atelier du peintre

Tableau : Y de Braekeleer - Texte Lecrilibriste

 

Je me suis installée en hâte dans l’atelier du peintre pour apprendre à saisir l’insaisissable, pour devenir son regard, sa main, son pouce dans la palette, son couteau pour les aplats, sa brosse plate de martre et son pinceau en petit gris pour fignoler le détail.

Je suis le regard du maître.

Je travaille les ocres et les bruns, le rose délicat du corsage, la carnation du visage, l’éclair de vie dans la prunelle illuminée soudain par la brillance d’un éclat de lumière.

Avidement, je presse les tubes de couleur sur la palette, règle l’inclinaison du chevalet et respire l’odeur mélangée d’huile de lin et d’essence de térébenthine qui m’envoûte dès que l’on franchit la porte de l’atelier…. Souvenirs nostalgiques de ce désir fou de vie de Bohême et de Beaux Arts, de volière de jeunesse ouverte sur tous les horizons du plaisir.

Attelé au temps qui passe, il travaille le maître… des heures et des heures, acharné sur le détail si mélancolique du regard, sur la courbe du front, sur le galon de la robe, sur le pli du corsage. Je suis sa trace de la pointe de mon pinceau, ébauchant, vaille que vaille, l’image de la perfection.

Je ne veux plus m’en aller…

 

Depuis plus d’une heure, Vénus, la statue dénudée sur l’angle de la cheminée, observe la scène sans bouger. Elle regarde le front penché du modèle et le regard triste de la belle fixant désespérément le coin du tapis de Turquie.

Pas un seul clin d’œil du maître vers la pierre tendre et aphrodisiaque, pas un seul clin d’œil… !.

Il l’a pourtant choisie entre toutes, cette Vénus antique pour la volupté de ses formes, la douceur lisse de sa pierre.

Pourquoi l’a-t-il placée là, sur le coin de la cheminée, juste dans son angle de vue si ce n’est pour admirer ses courbes pulpeuses, pour attiser son inspiration ?

Et qu’a-t-il donc, cet Horus chapeauté, ce fouilleur de merde, à fignoler l’interminable lecture de la mélancolie, à faire glisser insidieusement le corsage du modèle pour fignoler soi-disant l’arrondi de l’épaule… à parcourir les plis de la jupe et l’arrondi des vingt quatre boutons de la guimpe … ?

  • Vingt quatre boutons, pense Vénus, il est fou ? C’est bientôt pire que la chasuble d’un curé !

Son cœur bat furieusement sous la pierre. Elle suit chaque geste de l’un, chaque soupir de l’autre… Mais son regard voit loin… car la chair est faible ! Elle se méfie…Elle a des siècles d’expérience…

 L’intervalle est court entre les deux femmes et la parole s’installe, invisible, inaudible, entre le cœur de pierre et le cœur de chair… Le lien ténu s’impose… Il suffirait de presque rien pour que l’impossible se réalise… un simple geste… un battement de cœur ou de cils… un sourire …

 Sous un éclat de lune, le modèle si sage sourit et se lève soudain. Le regard s’illumine délaissant le tapis de Turquie. La belle quitte la jupe lourde et s’extrait prestement de la guimpe aux vingt quatre boutons. Elle se glisse dans un blue-jean délavé, dans un top décolleté, enfile les talons aiguille et lance au maître interloqué

  • Ciao Horus, C'est l'heure, je dois partir, mon mec m’attend !

Et claquant les talons, elle adresse un clin d’œil à Vénus, sans un regard pour la toile où patine l’ébauche de la déchirure.

 Alors, le maître tourne les yeux vers sa Vénus de pierre. Son regard rêveur caresse l’arête du nez, le bombé de la cuisse, la courbe de l’épaule. Il pose la toile qu’il peignait par terre et installe l’autre sur le chevalet.

L’ébauche de Vénus est là, magnifique, aussi vivante que le modèle qui vient de claquer la porte…

Le cœur de pierre bat plus fort, mais personne ne l’entend et personne n’en saura jamais rien….

 

Lecrilibriste